Entrez lentement

Les prochaines semaines seront chargées, alors cette lettre est plus courte que d’habitude. Avant le rush, deux choses : une carte et une maison au bord de la mer.

La carte

Voici où le projet nous a menés. Avec Interrail : presque 11 000 km, 52 trains et presque cinq jours à bord, à travers cinq pays. Puis environ 2 000 km de plus dans les trains roumains, entre Bucarest, Câmpina, Constanța, Eforie Nord, Cluj, Deva et Timișoara. Sur la carte, les distances paraissent immenses, et pourtant tout cela appartient au même monde. Dans les années 1930, les trains de luxe entre Paris et Bucarest mettaient entre 53 et 64 heures. Beaucoup d’architectes roumains de l’époque ont étudié à Paris, et beaucoup ont sans doute fait ce voyage en train, eux aussi.

E-1027

Depuis la gare de Roquebrune-Cap-Martin, un sentier le long de la mer mène à E-1027. Le nom est un code : E pour Eileen, 10 pour J, la dixième lettre de l’alphabet, 2 pour B et 7 pour G. Eileen Gray et Jean Badovici, entrelacés. Elle était une designer irlandaise, lui un architecte né en Roumanie, qui avait étudié à Paris. La maison a été achevée en 1929.

Trois personnages inspirés de Gray, Badovici et Le Corbusier, debout sur la plage, avec l'E-1027 en arrière-plan.

La visite guidée a duré deux heures et nous a semblé durer vingt minutes. Les personnes du groupe, la guide comprise, ont regardé nos personnages avec sympathie, et nous avons pris nos photos rapidement, sans retenir personne.

Je comprends pourquoi ils ont choisi cet endroit. On sort de la maison et la mer est là. À l’intérieur, tout est pensé pour le confort : des meubles ingénieux, de la place pour les amis, pour la musique, pour la brise marine. Et les murs parlent. À l’entrée, peint sur le mur : « Entrez lentement ». Drôle, ironique, presque dada. Un modernisme de l’expérience, du « et si nous inventions un monde nouveau ? »

À côté, le cabanon de Le Corbusier et ses unités de camping m’ont surprise par leur petite taille. Austères, même si colorés : le strict nécessaire, le reste, c’est la mer.

Le Corbusier admirait tant E-1027 qu’en 1938 et 1939, il y a réalisé des peintures murales. On raconte souvent cette histoire comme une dispute ; nos guides insistaient sur le fait qu’ils s’entendaient bien et que c’était, après tout, la maison de Badovici. Je préfère garder Eileen Gray au premier plan. Elle a poursuivi son travail et créé des choses remarquables pendant que la lumière tombait sur d’autres. Un personnage-médiateur, en quelque sorte, dont l’influence a été bien plus grande que la reconnaissance.

Notre guide nous a raconté qu’à la mort de Badovici, en 1956, la maison est revenue à l’État roumain communiste, qui n’en a pas voulu. Quand elle a été mise aux enchères, Le Corbusier a convaincu son amie, la Suissesse Marie-Louise Schelbert, de l’acheter. Plus tard, son mobilier a été vendu aux enchères, un meurtre a eu lieu dans le salon, et dans les années 1980 et 1990, on l’a laissée se dégrader. À la fin des années 1990, E-1027 était presque une ruine.

Si vous vivez à Bucarest, cette histoire vous dira quelque chose. Beaucoup d’immeubles modernistes y ressemblent aujourd’hui à ce qu’était E-1027 à l’époque : façades écaillées, vitres cassées, et personne pour vraiment s’en occuper.

E-1027 prouve que ce n’est pas forcément la fin. En 1999, le Conservatoire du littoral a acheté la maison. Il a fallu des années de travail, mais aujourd’hui elle est restaurée et de nouveau meublée, et l’on peut y entrer, lentement, et regarder la mer. Une maison qui a failli disparaître accueille à nouveau des visiteurs.

Pour la sauver, il a fallu des gens qui s’en souciaient. Robert Rebutato, dont la famille tenait L’Étoile de Mer, le restaurant voisin où Le Corbusier avait ses habitudes, l’a rencontré à douze ans. Il est devenu architecte et a ensuite œuvré pendant des années à la préservation du site. Douze ans, c’est à peu près l’âge où une manière de regarder peut vous changer. Celui ou celle qui apprend à remarquer un bâtiment à douze ans sera peut-être celui ou celle qui en sauvera un à quarante. C’est pour cela que nous avons fait notre livre pour les adolescents, et que les ateliers leur sont destinés.

La suite

Novembre sera bien rempli : l’exposition au MNAC de Bucarest, le lancement du livre à l’Institut français et des ateliers gratuits avec De-a Arhitectura, le week-end. Nous avons hâte de vous inviter, et vous serez les premiers à connaître les dates, très bientôt.

Si vous connaissez des adolescents, entre 13 et 19 ans environ, que les ateliers intéresseraient, dites-leur de nous écrire à hello@miculhaos.com.

À bientôt,
Maria et l'équipe

The cultural project “The Resilience of the Forgotten Fairy Tale: Modernism” is co-funded by the National Cultural Fund Administration. The project does not necessarily reflect the views of the National Cultural Fund Administration. The National Cultural Fund Administration is not responsible for the content of the project or for how the project’s results may be used. These are entirely the responsibility of the grant recipient.

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