La ville devient notre terrain de jeu

Les séances photo de notre projet ont officiellement commencé, et nos personnages ont enfin fait leur apparition dans les rues ! Depuis quelques semaines, nous explorons l’espace urbain et immortalisons, à travers la photographie, la rencontre entre nos jouets artisanaux et le patrimoine moderniste qui nous entoure. Aujourd’hui, je vais vous expliquer un peu comment nous avons choisi nos itinéraires, les surprises que nous avons vécues et les défis inattendus liés à la prise de vue sur pellicule.

Livres, archives et modernisme caché

Avant de placer le moindre personnage devant l’objectif, nous nous sommes plongés dans la recherche. Nous nous sommes entourés d’ouvrages sur les mouvements modernistes et d’avant-garde en Roumanie et en France, feuilletant des monographies consacrées à des pionniers tels que Marcel Iancu, Robert Mallet-Stevens, Eileen Gray, Goldstein Maicu ou encore Charlotte Perriand, pour n’en citer que quelques-uns, tout en étudiant les archives visuelles de Paris et de Bucarest (ainsi que l’architecture régionale !).

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à Câmpina. Cela peut sembler un choix inhabituel, mais au cours de nos recherches, nous avons découvert une initiative brillante visant à recenser le patrimoine moderniste méconnu de Câmpina dans le cadre d’un projet pilote. Chez Micul Haos, notre approche du patrimoine est très subjective et poétique. Nous créons des personnages-médiateurs afin de porter un regard critique sur le patrimoine moderniste, dans le but d’amener les jeunes spectateurs à une compréhension critique et poétique de l’espace qui nous entoure. Cependant, cette recherche créative s’appuie fortement sur les travaux rigoureux menés par des historiens et des architectes. Découvrir un projet qui met en lumière les joyaux architecturaux d’une petite ville roumaine a été une source d’inspiration incroyable, et nous espérons sincèrement voir des initiatives similaires se développer dans d’autres villes.

Le train pour Câmpina était notre premier trajet et notre première destination.

Certaines villas modernistes de Câmpina ne pouvaient être admirées que de loin.

Mais nos recherches ne se sont pas limitées aux pages des livres ou aux archives numériques. Nous avons trouvé une grande source d’inspiration simplement en nous promenant dans la ville et en prêtant attention aux petits détails, aux belles lignes fluides, aux formes géométriques audacieuses et aux noms des architectes, gravés avec élégance sur les bâtiments eux-mêmes (certaines de ces gravures ont malheureusement été effacées). C’est précisément ce genre de déambulation attentive qui nous a menés à l’histoire profondément émouvante de l’architecte Burah (Boris) Zilberman. Mais nous reviendrons sur lui dans un prochain article.

Détails de l'entrée d'un immeuble Art déco situé sur la place Sfântul Ștefan à Bucarest.

Sur les traces de Marcel Iancu: du dadaïsme à l'espace vécu

Alors qu’à Câmpina nous avions exploré des joyaux cachés, à Bucarest, nous nous sommes d’abord lancés sur les traces de Marcel Iancu. Nous ne pourrons pas procéder ainsi de manière exhaustive pour chaque architecte, mais ici, nous avons ressenti le besoin de parcourir physiquement les rues et de constater l’état actuel des bâtiments qu’il a laissés derrière lui. La réalité sur le terrain est très contrastée. Nous avons constaté un contraste saisissant dans l’état actuel de ces bâtiments : certains sont malheureusement laissés à l’abandon et menacés de s’effondrer sous le poids du temps, d’autres sont magnifiquement entretenus, tandis que d’autres encore ont été considérablement transformés. Certains d’entre eux ont été classés monuments historiques au cours des vingt dernières années environ, ce qui est une bonne chose.

Visiter tous ces bâtiments les uns après les autres nous a permis de comprendre en profondeur la manière dont Iancu concevait l'espace. Nous avons pu ressentir les volumes et, surtout, observer comment ses bâtiments naviguent sur la frontière délicate entre l'intimité privée et l'espace public.

Détail à l'entrée de l'immeuble situé rue Ștefan Luchian

Le terrain de jeux est dans les détails

Même si certains de ces bâtiments ont été transformés au point d'être méconnaissables, certains détails rappellent encore leurs concepts d'origine.

Iancu était un architecte brillant, un pionnier de l’avant-garde du début du XXe siècle et l’un des fondateurs du mouvement Dada. Ses bâtiments à Bucarest reflètent cette énergie révolutionnaire et sa personnalité complexe. Il a fui les persécutions en 1941 et a fondé la colonie d’artistes utopique d’Ein Hod en Israël (qui a elle-même une histoire complexe) ; il n’a pas été reconnu en Roumanie pendant plusieurs décennies. Cette dualité est au cœur de notre approche du travail chez Micul Haos. Nos personnages-médiateurs ne considèrent pas ces architectes comme des héros solitaires et irréprochables, pas plus qu’ils ne traitent ces bâtiments modernistes comme des autels immaculés. Au contraire, ils interagissent avec une réalité héritée. Les jouets pénètrent dans ces structures en béton en essayant d’entrer en relation avec un espace aux multiples strates, porteur à la fois d’un génie visionnaire et de vérités historiques dérangeantes. Ils sont là pour interroger, toucher et comprendre l’environnement dont nous avons hérité, servant de passerelle vers une compréhension plus profonde et plus critique des espaces qui nous entourent.

Nom gravé sur le bâtiment Solly Gold, rue Hristo Botev

Le mythe du génie solitaire et l'effort collectif

En nous promenant et en lisant les plaques apposées sur les façades, nous avons pris conscience d’une chose. Sur bon nombre d’entre elles figurait l’inscription « Marcel et Iuliu Iancu ». Iuliu était son frère, lui aussi architecte, avec lequel il avait signé de nombreux ouvrages. Culturellement, nous avons une habitude profondément ancrée qui consiste à attribuer un chef-d’œuvre à un seul auteur, à un génie solitaire. En réalité, l’architecture est un travail d’équipe, une convergence d’esprits et un effort collectif. Chez Micul Haos, nous nous reconnaissons profondément dans cette approche, car les œuvres d’art produites dans le cadre de ce projet sont le fruit d’une collaboration entre le créateur de jouets et le photographe, aux côtés d’une équipe composée d’un architecte, d’un conservateur et d’un coordinateur. Ce thème du partenariat créatif est fascinant, et nous le retrouvons chez Horia Creangă, qui a lui aussi travaillé pendant des années aux côtés de son frère, ainsi qu’avec l’architecte Lucia Creangă, qui était à la fois son épouse et sa partenaire professionnelle.

La magie imprévisible de la photographie argentique

Nous sommes tous les deux photographes, nous travaillons donc à la fois en argentique et en numérique. Même si George utilise la pellicule depuis plus de dix ans, ce support ne cesse de le surprendre. La photographie d’architecture classique est une chose, mais dès lors que l’on tente de saisir la relation entre d’imposantes structures en béton et un personnage petit et délicat, tout se complique : la mise au point, le grain, tout prend davantage d’importance. La perspective change radicalement par rapport à ce que nous voyons au quotidien lorsque nous passons simplement devant ces bâtiments.

Nous cherchons sans cesse des moyens de placer le personnage dans un dialogue actif avec le bâtiment et l’espace environnant. Il existe un contraste profond entre la texture douce et minutieusement travaillée du personnage et celle, rigide et imposante, du béton ; traduire cette tension en photographie exige une extrême minutie. La prise de vue sur pellicule présente un ensemble unique d’obstacles techniques. Nous devons trouver le juste équilibre entre exposition et netteté afin que le minuscule personnage au premier plan et le bâtiment monumental à l’arrière-plan restent tous deux visibles et nets. Nous devons également tirer parti de la texture et du grain de la pellicule, tout en trouvant le bon angle et l’emplacement idéal pour cadrer la prise de vue sans perturber la vie quotidienne des personnes qui habitent réellement ces lieux. C’est une danse lente et réfléchie entre le jouet, l’architecture, l’appareil photo et la ville elle-même.

Ces jours-ci, nous continuons à arpenter les rues de Bucarest, à la découverte de nouveaux angles et d'histoires cachées, mais nous nous préparons aussi activement pour notre grand voyage à venir à travers la France.

Maison située rue du Dr Grigore Mora

Nous sommes ravis de poursuivre cette aventure et de partager les résultats avec vous.

Continuez à jouer,

Maria et toute l'équipe

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